Dakar Bondy Blog Dakar Bondy Blog Neuilly Bondy Blog Lausanne Bondy Blog Business Bondy Blog Bondy Blog Lyon Bondy Blog Marseille Bondy Blog

RUBRIQUE :

Jorge Toledo, Ambassadeur du Royaume d'Espagne à Dakar: « Les opportunités de travail sont très faibles en Espagne pour les Sénégalais »

Mardi 19/04/2011 | Posté par ousmane_diop

M. Jorge Toledo est l’ambassadeur du Royaume d’Espagne à Dakar. Il explique les tenants et les aboutissants de la coopération ibéro sénégalaise et justifie les raisons de la nouvelle politique de son pays consistant à créer des emplois pour les jeunes au Sénégal. Plutôt que de favoriser l’émigration en Espagne

Pouvez-vous nous faire l’état des lieux de la coopération ibéro-sénégalaise ?

 
Il faut dire que les relations sont excellentes, car elles ont atteint un niveau très haut. Elles sont parties d’un niveau très bas il y a huit, voire sept ans. C’était une relation diplomatique politique normale sans trop de coopération dans les domaines où nous en avons maintenant. Tout le monde a cru que c’était du au problème de la migration, mais depuis sept ans, le gouvernement espagnol a pris la décision d’étendre sa coopération en Afrique subsaharienne. Alors que celle-ci se concentrait uniquement en Afrique du nord et en Amérique latine. Et le Sénégal a été choisi comme le pays phare, le partenaire stratégique en Afrique occidentale, et même subsaharienne. Et après, il y a eu la crise de l’émigration clandestine. Nous avons pris cette occasion pour intensifier la coopération et celle-ci intervient maintenant dans beaucoup de domaines. C’est une coopération assez nouvelle basée sur le dialogue. Elle ne s’impose pas aux pays partenaires, mais se fait à la demande et en dialogue avec le gouvernement partenaire. 
 
 

Est-ce que vous pouvez nous donner des exemples concrets qui magnifient cette coopération économique entre les deux pays ?
 

D’une coopération qui atteignait 300.000 Euros pas an il y a 10 ans, nous nous sommes passés à 80 millions d’Euros l’année dernière en terme de projets. Ce qui place l’Espagne dans le premier rang des pays donateurs du Sénégal. Notre coopération est centrée dans les priorités décidées avec le gouvernement du Sénégal, d’abord en Afrique, dans la région de Saint Louis, la Casamance et Dakar. Mais aussi dans l’agriculture, la formation, l’énergie et le développement rural. Dans le domaine de la formation, nous avons construit cinq écoles-ateliers à Saint Louis et coopérons avec le ministère de la Justice pour la réhabilitation d’écoles de formation de jeunes en difficulté. Dans l’agriculture, il y a les fermes modèles de Djilak (dans la région de Thiès, ndlr) et nous sommes en train d’exécuter neuf de ce genre avec financement espagnol. Et aussi des hôpitaux, des projets en Casamance avec des ONG espagnoles ainsi qu’un vaste programme culturel.
 
 

Avez-vous un projet pour développer l’Espagnol dans les collèges ou dans les universités au Sénégal ?
 

Nous savons que l’Espagnol est une langue aimée et assez parlée au Sénégal. Je crois qu’après le Français et l’Anglais, c’est l’Espagnol. Nous sommes en train de préparer un travail important pour accompagner cet intérêt pour cette langue. Nous allons inaugurer dans un ou deux mois le premier institut Cervantès en Afrique subsaharienne qui sera installé à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar pour accompagner l’intérêt des universitaires pour la langue espagnole. 
 
 

Nous ne pouvons pas échapper à la question de l’émigration clandestine, où il y a une coopération très intense entre Sénégal et l’Espagne. Où en êtes-vous ?
 

Cela a été un modèle de coopération imité partout, car étant fait du début à la fin en collaboration entre le Sénégal et l’Espagne, mais aussi avec l’Union européenne. En 2006, plus de 30.000 personnes sont arrivées par pirogues aux îles Canaries et nous ne connaissons pas le nombre de morts en mer, peut-être des milliers. Cela a été un vrai drame humanitaire. Et à partir de là, nous avons agi en parlant avec le gouvernement du Sénégal et on a développé ensemble ce qui est maintenant un modèle de coopération pour la lutte contre l’émigration clandestine en Europe et dans certains pays d’Afrique, ce qu’on appelle l’approche globale de la migration. C’est-à-dire qu’on ne se concentre pas seulement sur les mesures répressives, mais on anticipe sur les causes qui font que les gens partent. C’est pour cela qu’à côté de ces mesures pour éviter que les gens se lancent dans la mer, il faut mettre en place un programme de coopération au développement centré sur la création d’opportunités de travail pour qu’ils restent au Sénégal pour le développer. On veut accompagner les efforts du gouvernement du Sénégal dans ce domaine et c’est pourquoi on a intensifié ce programme de coopération bilatérale dans des secteurs qui peuvent aider à la création d’emplois. Finalement, nous avons mis en place une série de mesures et d’instruments pour créer des canaux qui vont dans le sens de faciliter l’émigration légale. 
 
 

Pouvez-vous énumérer quelques mesures que vous avez prises pour promouvoir l’émigration légale ?
 

Nous avons crée un Consulat général et depuis lors la délivrance des visas se fait beaucoup mieux. Et nous avons installé aussi un bureau de migration légale, ainsi que des instruments pour permettre les migrations circulaires pour que les jeunes sénégalais puissent partir en Espagne pour la campagne de l’agriculture et revenir. Mais avec la situation très grave de chômage en Espagne, on se concentre sur la création d’emplois pour les Sénégalais qui sont là-bas plutôt que l’émigration car les opportunités de travail y sont très faibles.  Mais l’instrument est là et nous l’utiliseront dès que le marché du travail en Espagne se redynamisera. 
 
 

Justement, pour lutter contre l’émigration clandestine, l’Union européenne avait mis en place le FRONTEX. Où est-ce que vous en êtes avec ce dispositif ?
 

Ce dispositif est une collaboration avec l’agence FRONTEX de l’Union européenne qui se fat avec les moyens des États membres, surtout avec ceux de l’Espagne, mais aussi en collaboration et avec les moyens du pays partenaire. Il y a effectivement depuis fin 2006 un dispositif financé par l’agence FRONTEX, avec des moyens espagnols et qui a eu un succès très important. 
 
 

Est-ce que ce dispositif est toujours d’actualité, surtout qu’il y a moins de pirogues maintenant qui partent en Espagne ?
 

L’approche globale de migration avec le Sénégal eu tellement de succès que ce n’est plus d’actualité, mais le dispositif est toujours là. C’est vrai qu’il y a moins de pirogues, voire presque pas à cause du FRONTEX, mais aussi, j’espère, grâce aux autres mesures que nous avons mis en place avec le gouvernement du Sénégal. Mais il faut toujoirs être vigilent. 
 
 

Avec cette politique de lutte contre l’émigration clandestine, il se dit que l’Espagne aurait durci les conditions d’octroi de visas
 

Pas du tout, je dirais même que c’est le contraire. Avant la crise, nous n’avions pas un Consulat général, mais seulement une petite section consulaire. Mais depuis que nous l’avons, l’octroi de visas se fait maintenant avec beaucoup plus de rapidité et d’efficacité. Je n’ai pas les chiffres, mais je sais que l’octroi de visas a beaucoup augmenté. Ce n’est pas une législation de notre pays, mais de l’Union européenne avec des règles de l’espace Schengen appliquées par notre Consulat général et les autres sections consulaires des pays européens. À part l’Espagne, il n’y a que la France qui a un Consulat général à Dakar. 
 
 

 
 
Pouvez-vous faire le bilan de politique d’émigration choisie que l’Espagne avait avec le Sénégal et qui consistait à sélectionner des filles pour qu’elles partent travailler dans des fermes en Espagne ?
 

Ce n’est pas une politique d’émigration choisie, mais la promotion de l’émigration légale. Nous avons essayé de prendre les demandes de travail des Sénégalais en Espagne pour créer un instrument qui permette de le faire plus efficacement. C’est pour cela que nous avons mis en place un programme d’émigration circulaire pour la cueillette de la fraise. Il y a quatre ans, il y avait une forte demande pour cette activité dans le sud de l’Espagne et nous avons pris cet exemple. Ce sont les femmes qui le font là-bas et c’est ce qui explique le choix des sénégalaises. Mais avec la situation du chômage en Espagne, cela ne peut pas se faire. Il y a avait aussi un programme pour les entreprises de construction qui avaient employé beaucoup de travailleurs sénégalais.
 
 

Ne craignez-vous pas que cette situation du chômage en Espagne fasse des émigrés sénégalais des victimes collatérales dans le sens où ils auront beaucoup de mal à trouver du travail ?
 
 
Non. Nous avons un problème grave avec le chômage car la crise économique a durement frappé l’Espagne dans le marché du travail parce que nous avions une concentration excessive dans le secteur de la construction. Et quand celui-ci a été frappé par la crise, le taux de chômage a augmenté. Mais on a un système de protection sociale qui fait que 77% des travailleurs touchent de l’argent et les Sénégalais qui travaillent légalement en bénéficient. Nous nous concentrons à leur trouver du travail et à les former, et ils peuvent rentrer avec cet argent au Sénégal. 
 
 

Avec ce contexte, croyez-vous qu’il y ait un sens pour les Sénégalais d’aller migrer en Espagne ?
 

Ce n’est pas le meilleur moment, peut-être même le pire depuis beaucoup d’années. Mais pas seulement pour les Sénégalais car nous avons aussi 4 millions 300.000 chômeurs en Espagne, ce qui constitue plus de 20% de la population. On voit petit à petit une amélioration dans le secteur touristique avec beaucoup de création d’emplois que les années précédentes. Ce sera quand même difficile de récupérer tous les postes de travail perdus, mais nous pensons en créer beaucoup plus d’ici la fin de cette année. 
 
 

 

ousmane_diop -