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L’eau, un lourd fardeau pour les populations de Widou Thiengoly

Mardi 14/09/2010 | Posté par Papa Keita

Les populations de Widou font des pieds et des mains pour avoir le liquide précieux. Dans ce village, avoir du lait à siffisance est plus facile qu'avoir de l'eau

Le soleil est à son zénith. Le temps parait moins clément que les autres jours. Sidati Sow, la soixantaine avancée, cheveux à ras poivre sel, qui revient d’une périlleuse et lassante journée de recensement de l’ensemble des propriétaires de bétail du coin, en compagnie de Cherif Sow et de Diery, discutent amicalement tout ayant les yeux fixés sur la nature.

Qui il faut le dire offre pour cette saison, contrairement aux précédentes, un spectacle pittoresque, à un artiste en panne d’inspiration, avec un tapis herbacé verdoyant. C’est ainsi que je m’invite discrètement à leur discussion, tout en prenant le soin de ne pas les interrompre par un discret salamalec.

La notoriété de ce village et sa popularité fondée par Sofel Sow dans les années 60, est rendue possible grâce à la Grande Muraille Verte, qui l’a sorti de l’anonymat. Widou qui signifie en Peulh "éleveurs en transhumance", et "Thiengoly" l’arbre où ils s’abritaient généralement, renseigne Omar Sow, fait face à de nombreux problèmes dont le plus patent est : l’eau. Une question qui brûle d’ailleurs toutes les lèvres surtout les principaux concernés, c'est-à-dire les éleveurs. Et personne d’entre eux ne parvient à dénouer jusqu’ici la question.
A Widou, il n’est pas étonnant de voir un éleveur avec son troupeau courir désespérément, à la quête hypothétique de l’eau presque toute une journée. Où l’image émouvante, d’une femme, enfant au dos, qui ruine inlassablement ses efforts, dans une bassine d’eau.

"IL nous arrive de tournoyer de village en village comme si nous cherchions quelque chose de perdu alors que nous sommes seulement à la recherche de l’eau" révèle Chérif Sow, scotché seigneurialement, à une chaise. Une situation qui s’explique par l’incapacité du forage à fournir la quantité nécessaire d’eau pour le village. Chérif, en outre d’être éleveur, tient par ailleurs une boutique qui lui permet, dit-il, d’avoir des revenus substantiels pour arrondir les angles pendant cette période de vache maigre.

Le seul forage dont dispose le village date des années 60, et il n’est plus en mesure de ravitailler les populations et le bétail selon les usagers. Et pourtant celui-ci tourne à temps plein.

"Le forage tourne à temps plein. Il arrive même que le réservoir se vide, surtout pendant la saison sèche" soutient, Diery, longiligne, les dents jaunies, le visage décharné.

"La zone est la plus assoiffée de toute la région sylvo-pastorale. Et ce n’est pas exagéré de le dire ’’, indique pour sa part, Omar Sow." Avant d’ajouter que "même avec un fleuve de carburant et un matériel impeccable, le forage ne peut plus satisfaire la demande en eau". "Je n’exagère rien du tout", tempête-t-il.

A cette difficulté récurrente de manque d’eau à Widou, s’ajoute une autre épine le pied de sa population. Les autres villages environnants, ceux par exemple de "Bouteyni", de Ganina ou d’Amaly, qui viennent souvent jusqu’à Widou pour abreuver leur troupeau du peu dont dispose la zone. Un problème qui vient s’agglutiner à un autre. Rendant plus complexe l’approvisionnement équitable et rationnel du liquide précieux. Entre ces villages précités et Widou, les distances oscillent entre 25 à 30km. Les seules mares d’eau qui existent sont distantes de 100km.

"Il peut arriver que des éleveurs viennent ici et restent quatre à cinq jours sans abreuver leur bétail", constate Sidati, soulagé, d’avoir réalisé le décompte du nombre de propriétaires de bétail dans le coin. Avec son cahier de 32 pages, qu’il garde jalousement, où sont répertoriés l’ensemble des éleveurs, il donne l’impression d’être un potache en classe d’examen.

Pour le doyen Omar Sow, l’un des rares vieux de son âge, à avoir fait ses humanités, jusqu’en première, c’est plutôt l’effectif du cheptel qui ne peut plus contenir la demande en eau. Puisant dans le jargon des économistes, il considère que "l’offre du forage est supérieure à la demande". D’autant plus que ce dernier tombe souvent en panne parce que trop sollicité.

"Nous avons plus de troupeau que de forage. En plus de cela, le tuyau qui doit pomper l’eau, n’a plus la capacité de le faire correctement. Il est complètement défectueux", assure, l’un d’entre eux. Une situation qui crée parfois un désastre surtout pendant la période sèche. Ceci dû simplement à la raréfaction du liquide précieux et pour les hommes et pour le bétail.

"Chaque année le bétail meurt sous nos yeux impuissants", lâche, amer, Omar Sow. Il se réajuste de la natte décousu, où il était assis, glisse sa main droite dans son boubou blanc, y sort sa pipe, y introduit du tabac, écrase un brin d’allumette, et sort de sa bouche une bulle de fumée compacte, comme pour noyer sa colère et poursuit d’un ton sec ’’ nous enregistrons plus de mille mort à cause du manque d’eau’’, jure-t-il, tendu comme un arc. ‘’Il suffit de faire un tour dans le forage pour voir les cadavres’’, renchérit-il. Tantôt son fils cadet Sofel sursaute sur son dos, ce qui accentue davantage son agacement. Ce dernier na pas manqué d'essuyer des remontrances.

L’eau considérée comme étant source de vie est à Widou parfois source de conflit entre éleveurs. Les querelles de préséance conjuguées à la raréfaction du liquide dans les points de forage surchauffent souvent les esprits.

"Pendant la saison sèche, les nerfs sont à fleur de peau. Chaque éleveur veut abreuver son troupeau avant la fin de la journée et repartir", soutient, Mbodj.

Mais au-delà, du déficit en eau qui est palpable sur le terrain, une autre tare semble se signaler en toile de fond à Widou. C’est l’éternel problème de la gestion des comités de forages. Ce dernier a la charge de la collecte des fonds et de la distribution de l’eau aux éleveurs inscrits régulièrement sur son répertoire. Ces comités drainent beaucoup d’argent et suscitent la convoitise. Le tarif des paiements s’établit ainsi de suite : un bœuf paie 150cfa, une chèvre 50cfa et le mouton aussi. Et il arrive que des éleveurs aient plus de mille têtes de bœufs. Ce qui rapporte au comité de gestion du forage un véritable trésor. Qui sert respectivement à payer le conducteur du forage, à l’achat du fuel et à d’éventuelles réparations en cas de panne technique.

Chaque mois le forage engloutit au bas mot 15 barils de gasoil. Et l’unité lui revient à 103.000cfa. Selon les éleveurs, la véritable source du mal, c’est ce comité qui n’a pas encore fini de les asphyxier. Pour Mody Mbodj, conducteur du forage de Widou, le manque d’eau ce n’est que l’arbre qui cache la forêt. "Le ver est dans le fruit", selon lui.

"La nomination des présidents de comité ne se fait pas sur les bases de la compétence" regrette-t-il. Il ajoute que "souvent c’est le nombre de tête qui détermine le choix du président et la lignée et non le savoir faire".

"Les comités de gestion sont de vraies mangeoires. Chacun veut se remplir les poches avant de céder la place à un autre. Qui lui aussi fera de même", informe, Mody Mbodj.

"Certes on peut détenir des milliers de têtes et être un piètre gestionnaire", analyse-t-il, lucidement.

"Le problème de l’eau ici, c’est que les comités de gestion sont mal gérés. Vous pouvez voir des éleveurs qui vous disent qu’ils ont 100 boeufs alors qu’ils en ont plus", assure, le sergent Omar Faye, agent des Eaux et Forêts, qui dans le passé a eu à faire le bilan de l’ensemble des forages de la localité avec le projet Allemand.

"J’ai eu à faire le bilan de l’ensemble des huit forages de la zone, mais je vous assure qu’avec une bonne gestion ces forages font des recettes allant de cinq à six millions de francs", informe-t-il.

Omar Sow, quant à lui, résume la situation en une formule lapidaire "Ceux qui sont à la tête du forage peuvent gérer leur troupeau mais pas le fonctionnement du forage". En terme plus clair cela signifie que les hommes qu’il faut ne sont pas à la place qu’il faut.

Une polémique que tente de déminer finement Djiby Sow, qui est de passage dans la boutique de Chérif Sow, un coin de convergence pour tuer la lourdeur du temps, en prenant comme à l’accoutumée ici, une partie de thé.

Rien qu’à le voir au premier coup d’œil, avec son accoutrement saharien, on s’empresserait de le cataloguer maure. Mais il n’en est rien. Djiby Sow est un Peulh pur jus.

Selon ce dernier, le procès fait au comité de gestion pour aride et provocatrice qu’il puisse être n’est pas absolu. Car, estime-t-il, ce sont les éleveurs qui ne jouent pas souvent le jeu, en déclarant clairement le nombre de tête de bétail dont ils disposent.

"La responsabilité est naturellement partagée entre comité de gestion et les éleveurs. Nous ne pouvons pas ravitailler la quantité d’eau nécessaire parce que les éleveurs déclarent un nombre plus qu’ils en ont", fait-il, remarqué.

"Vous ne pouvez pas avoir la quantité d’eau suffisante si par ailleurs les éleveurs ne font pas dans la transparence. Même la collecte de l’argent du bétail pose un énorme problème. Il m’arrive de courir derrière les éleveurs en vain", s’indigne, Djiby Sow, avec un ouolof vraiment approximatif.

Avec le projet de la Grande Muraille Verte dont le tracée passe dans ce bled, les populations espèrent parfois de façon avouée, ou même cachée, qu’au-delà du défi environnemental de recoloniser le désert conquérant, une étape majeure sera franchie avec le creusement de bassin de rétention, capable à l’avenir de résorber la question de l’eau.

Papa Keita -