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La peur au ventre

Vendredi 21/11/2008 | Posté par Hady Cisse

La Casamance (région sud du Sénégal) a été secouée, depuis 1982, par un conflit armé entre l’armée sénégalaise et les éléments du Mouvement des Forces Démocratiques de la Casamance (MFDC). Hady a sillonné, durant un mois, cette région dans le cadre de sa grande enquête pour l’obtention du Diplôme Supérieur de Journalisme (DSJ)

On m’avait averti, depuis Dakar, de faire très attention. La situation n’est pas tout à fait à l’accalmie en Casamance. Les éléments du Mouvement des Forces Démocratiques de la Casamance (MFDC) continuent de sévir dans le sud du pays. A mon arrivée dans la capitale du sud, le responsable en chef de la Brigade Mobile de Sûreté (BMS) de Ziguinchor, le Commissaire Thiaw m’a demandé d’être prudent car il existe toujours des bandes armées.

Sorti de son bureau, je me suis posé la question : « est-ce que je ne devrais pas changer de sujet et retourner à Dakar ? ». Mais, l’idée de laisser tomber le fruit d’un travail de trois ans est vite exclue. Après un entretien avec un "vieux" qui me dit : « il parait que tu es un apprenti journaliste. J’espère que tu vas parler des conséquences de la crise casamançaise », je retrouve du réconfort dans le sentiment que je tiens un bon sujet. Le doyen Kader Diop, père Kader (pour les intimes), ancien journaliste à l’Agence France Presse (AFP), aimait à nous dire en première année, dans le cours de journalisme d’agence, que le journaliste est « un témoin privilégié ». Ne pas faire ma Grande Enquête reviendrait à ne pas témoigner sur un conflit qui dure depuis l’année où je célébrais mes deux ans de naissance (1982).

Le numéro de téléphone du Commissaire bien noté sur mon calepin, je débute mes investigations. Premier souci, la rencontre avec Bertrand Diamacoune, le frère et successeur de feu Abbé Augustin Diamacoune Senghor, le leader charismatique des indépendantistes (il est décédé en janvier 2007), en marge d’une réunion organisée par l’Agence Nationale pour la Relance des Activités économiques et sociales de la Casamance (ANRAC). Barbe blanche, chéchia de même couleur, l’homme refuse de m’accorder un entretien en me désignant un de ses lieutenants, Daniel Diatta. Celui-ci, sans m’écouter, me traite d’espion. Pour un jeune reporter, ça commence mal.

Les jours se suivent et se ressemblent. Chaque rendez-vous se solde par un échec. Les lignes d’un verset du Coran me viennent en tête, celui où Dieu exhorte les croyants à être patients face à toute épreuve. Subitement, je me souviens qu’on m’avait parlé du Programme d’appui au développement socio-économique en Casamance (PROCAS) de la coopération allemande. Un tour dans les locaux de cette structure, on me demande d’attendre le chargé de la communication.

A la suite des présentations, le monsieur m’indique qu’il est un ancien du Centre d’Etudes des Sciences et Techniques de l’Information (CESTI) dans lequel j’essaie de boucler ma troisième année, synonyme de Diplôme Supérieur en Journalisme. Très vite, Abraham Ehemba me propose de me mettre en contact avec un agent qui supervise le "Programme retour", et que je peux même visiter les localités. Il cite pêle-mêle : Niaguiss, Babamdinka, Soucouta, Niadiou, Boutoupa Camaracounda. L’évocation de ces noms de villages me renvoie aux moments durs de la crise en Casamance. Faut-il faire le voyage ? Sans longue hésitation, j’accepte. Les trois nuits précédant le départ furent redoutables. Toutes les trente minutes, un cauchemar. Les images des personnes sautant sur des mines et les bruits de rafales d’armes m’empêchent de fermer les yeux longtemps.

Le jour-j, je fus le premier à franchir les portes de la mosquée du quartier, à 5h pile. Prières et invocations rythment l’attente de la première prière de la journée. Les deux rakkas exécutés, je me rends au rendez-vous que m’a fixé mon "fixeur" (terme utilisé par les journalistes de guerre désignant un guide). « Le voyage va être difficile, nous allons faire plus de 80 kilomètres à moto », me lance-t-il. Je lui réponds : « C’est bon, je suis prêt ».

A peine, nous atteignons les premiers villages de l’arrondissement de Niaguiss, que naissent les premières angoisses. A la vue des forêts d’arbres touffus, je ressens des crampes au ventre. Au fur et à mesure que l’on avance, la fièvre monte. Une plaque estampillée : « Zone susceptible d’abriter des mines anti-personnel » augmente ma peur. Nous traversons vite cet endroit. Tout d’un coup, une patrouille de militaires jalonne la ruelle. Armés jusqu’aux dents, les militaires nous pointent leurs fusils d’assaut. Nous les dépassons sans problème. Une dizaine de kilomètres parcourus en visitant Boutoupa Camaracounda, Samick, Laty, Niandiou, Yabonne, l’angoisse m’habite toujours. Nous quittons l’Est de l’arrondissement de Niaguiss pour prendre la « route de la mort » menant vers Banbandinka. Les voyageurs que nous dépassons me donnent du courage. Mais, la carcasse d’une voiture vient me rappeler que les engins de la mort sont présents sur cet axe. Je récite toutes les invocations apprises à l’école coranique. «  Nous allons visiter le dernier village Bambadinka et nous allons ensuite faire demi tour », m’indique mon guide en me montrant une localité où se trouve une base des combattants du MFDC. Je n’ose même pas regarder dans cette direction.

Au moment où je pensais que la randonnée était terminée, un habitant de Bambandinka nous sollicite pour nous montrer le lieu où un puisatier a sauté, au mois de janvier, sur une mine. J’accepte malgré moi. Je pose doucement les pieds. Devenir mutilé risque de mettre fin à mes ambitions de devenir journaliste. Cinq minutes d’explication, nous prenons congé de notre guide. Pressé de rentrer à la maison pour voir les miens. Mission accomplie pour cette fois-ci, en attendant le prochain voyage vers d’autres lieux.

Hady Cissé

Hady Cisse -