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Le quotidien de Yaye Penda
Mercredi 29/04/2009 | Posté par Mamadou Sane
Yaye Penda est une femme de 60 ans domiciliée à Thiaroye, dans la banlieue dakaroise. Depuis le décès de son époux, chaque matin, elle s’installe devant la porte d’entrée d’un collège pour vendre des cacahuètes et des bonbons. A la fin de la récréation, elle fait ses premiers comptes, pour remettre à sa petite fille de quoi aller au marché pour préparer le repas. Mamadou Alpha l’a suivie
« Beaucoup d’élèves de cet établissement me connaissent et prennent souvent le temps de me saluer avant d’aller en classe ». Voilà peut-être ce qui fait la fierté de Yaye Penda. Cette femme âgée d’une soixantaine d’années, taille dépassant à peine les 1m50, aux oreilles pincées de nombreuses boucles. Ses tatouages autour de la bouche et la grosseur de la parure jaunâtre autour de son cou renvoient à ses origines Toucouleurs (Peulhs établis en majorité au Fouta dans le nord du Sénégal). Sa maîtrise du wolof, la langue nationale, laisse à désirer malgré des décennies passées dans la capitale sénégalaise. Ce dont rient souvent les élèves qui viennent assiéger, à chaque pause, sa table aux dimensions rectangulaires bien remplie de choses à grignoter.
Chaque matin, après la prière de l’aube, elle se rend au marché des fruits et légumes appelé "Sandika" pour s’approvisionner en marchandises. Vu le danger qu’elle encourrait à emprunter seule les ruelles de ce quartier mal famé de la banlieue à pareille heure, Yaye Penda se fait toujours accompagner par son "garde du corps" de fils. Un jeune homme répondant au nom de Seydou qui a grossi depuis quelque temps le rang des chômeurs après une courte carrière de footballeur qui l’a mené au Maghreb. Victime d’actes racistes et de la concurrence dans le modeste club où il évoluait, il a préféré rentrer surtout après le décès de son père. « Comme il n’a pas grand-chose à faire, il prend le soin de m’accompagner jusqu’à la route goudronnée même s’il est un peu réticent des fois », explique Yaye Penda. Seydou est l’aîné de la famille et compte six frères et sœurs. La charmante cadette de la famille, Korka, apprend les secrets de la coiffure moderne dans un salon.
Avant que le soleil n’envoie ses premiers rayons, Yaye Penda regagne son domicile connu de tout le quartier. Le toit est fait de zinc. Il y règne une quiétude et une propreté extraordinaires. C’est le point de convergence d’oiseaux d’espèces diverses qui prennent d’assaut, en gazouillant, le manguier qui domine la concession. Le menu de son petit-déjeuner se compose souvent, en plus du "kinkeliba" (feuilles à infuser pour en faire du thé) et de lait en poudre, de miches de pain achetées à 50 Francs Cfa (0,07 euros) chez le revendeur de la gare ferroviaire. Depuis un certain temps, elle se prive des chaudes et croustillantes baguettes que le boulanger du coin cède à 150 Francs Cfa (0,21 euros) l’unité. Cette situation, Yaye Penda l’explique : « Nous parvenions toujours à satisfaire tous nos besoins, mais depuis quelques temps avec la hausse des prix et surtout le décès de mon mari il y a 2 ans, il fallait se serrer la ceinture ».
Ayant compris que la situation familiale a beaucoup changé depuis la disparition de son conjoint, qui était imam de la mosquée du quartier, et le retour à la maison familiale d’une de ses filles récemment divorcée, Yaye Penda a jugé nécessaire de faire du commerce pour faire face aux dépenses quotidiennes. C’est à la recherche de quelques sous qu’elle quitte chaque matin la maison pour le collège. Non en tant qu’enseignante ou surveillante, elle n’a pas fréquenté l’école française, mais comme vendeuse de cacahuètes devant de l’établissement. Toutefois, elle n’est pas seule. Ce "petit marché", elle le partage avec des femmes sensiblement du même âge qu’elle. Elle prend toujours le soin de serrer la main à chacune des autres femmes avant de s’installer, aidée dans cette tâche par sa petite-fille, Oumou Hawa, qu’elle dit être « ma véritable raison de vivre, je ferais tout pour elle vu qu’elle fait tout pour sa grand-mère que je suis ». La seule chose que Yaye Penda regrette à son endroit c’est de n’avoir pas pu la scolariser à temps, par négligence.
A l’heure où les élèves potassent leurs matières dans les salles de classes, Yaye Penda en compagnie de ces dames, toutes habillées d’amples grands boubous et coiffées d’un foulard plus ou moins bien posé sur leur coiffure, échangent des nouvelles fraîches. Mais, l’essentiel de leurs discussions tourne autour des prix des denrées au marché. La récréation sonne l’interruption des débats. Le portail de l’établissement ne va tarder à s’ouvrir pour déverser dans la rue ses occupants. En un clin d’œil, son petit étal est sollicité par des gosses lui tendant des pièces de monnaie. « Yaye Penda vends moi des cacahuètes ! », « moi je veux un bonbon ! », « Yaye Penda tu ne m’as pas encore rendu ma monnaie ! » ou « Dépêchez-vous un peu Yaye Penda, la récréation est finie ! », voilà ce que l’on peut entendre s’échapper de la bouche des jeunots dans une cacophonie digne des grandes foires. Mais, avec calme et dextérité, elle arrive à les satisfaire tous. Une quinzaine de minutes pour engranger quelques pièces de monnaie avant le retour sur les lieux de Oumou Hawa pour aller acheter le nécessaire pour le repas de la mi-journée.
Pour Yaye Penda, l’heure de rentrer à la maison correspond à la sortie des élèves à la mi-journée. Certains qui n’ont pas eu le temps de sortir au moment de la récréation en profitent pour écouler l’argent que leur ont remis leurs parents en venant le matin. Mais, ce qui fait rire le plus Yaye Penda, c’est quand un gamin vient la voir pour lui dire: « Yaye Penda, je voudrais une barre de chocolat jusqu’à demain. Mon père a quitté très tôt la maison ce matin ! ». Souvent, et avec gentillesse, elle lui en fait cadeau. Les jeunes filles de l’école qui habitent la même zone qu’elle, l’aident à acheminer ses paquets jusqu’à sa demeure.
Après le repas de la mi-journée préparé au feu de bois, elle s’installe devant la maison. Elle confie souvent ses affaires à sa « chère petite-fille », que des garçons de son âge (elle a 16 ans) se font le plaisir de lui tenir compagnie, non sans mettre la main à la poche pour agrémenter la discussion en achetant ce qu’elle leur propose. Sa grand-mère en profite pour faire un saut au marché "Sandika" pour acheter de la marchandise ou rentrer dans la maison pour faire la sieste ou accomplir une prière. Un de ses vœux les plus ardents est de pouvoir mettre suffisamment d’argent de côté pour permettre à son fils aîné de réaliser son rêve qui est d’ailleurs celui de beaucoup de jeunes sénégalais : émigrer en Europe dans la légalité, à la recherche d’une vie meilleure pour toute la famille.
Le plus extraordinaire et sans doute le plus important reste que, malgré son âge avancé, elle a chaque matin la force de se lever de son lit pour rejoindre l’école devenue depuis quelques années son lieu de travail.
Mamadou Alpha Sané
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Par Anonyme